Texte :
Marcel, le héros et le narrateur de a la recherche du temps perdu,
sur qui la duchesse de Guermantes
vient de faire pleuvoir, au cours d'une soirée à l'Opéra, "l'averse
étincelante de son sourire", plus que
jamais fasciné par elle, ne vit désormais que pour la voir.
Maintenant, tous les matins, bien avant l'heure où elle
sortait, j'allais par un long détour me poster à
l'angle de la rue qu'elle descendait d'habitude, et, quand le
moment de son passage me semblait proche,
je remontais d'un air distrait, regardant dans la direction
opposée, et levais les yeux vers elle dès que
j'arrivais à sa hauteur, mais comme si je ne m'étais nullement
attendu à la voir. Même les premiers jours,
pour être plus sûr de ne pas la manquer, j'attendais devant la
maison. Et chaque fois que la porte
cochère s'ouvrait (laissant passer successivement tant de
personnes qui n'étaient pas celle que
j'attendais), son ébranlement se prolongeait ensuite dans mon
coeur en oscillations qui mettaient
longtemps à se calmer. Car jamais fanatique d'une grande
comédienne qu'il ne connaît pas, allant faire
"le pied de grue" devant la sortie des artistes, jamais foule
exaspérée ou idolâtre réunie pour insulter ou
pour porter en triomphe le condamné ou le grand homme qu'on croit
être sur le point de passer chaque
fois qu'on entend du bruit venu de l'intérieur de la prison ou du
palais, ne furent aussi émus que je l'étais,
attendant le départ de cette grande dame, qui, dans sa toilette
simple, savait, par la grâce de sa marche
(toute différente de l'allure qu'elle avait quand elle entrait
dans un salon ou dans une loge), faire de sa
promenade matinale -il n'y avait pour moi qu'elle au monde qui se
promenât- tout un poème d'élégance et
la plus fine parure, la plus curieuse fleur du beau temps.
Marcel PROUST, Le côté de Guermantes, Livre I (1920)