Livre III
" Deux choses
presque inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la
manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des
idées lentes à naître, embarrassées, et qui ne se présentent jamais qu'après
coup. On dirait que mon cœur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu.
Le sentiment plus prompt que l'éclair vient remplir mon âme, mais au lieu de
m'éclairer il me brûle et m'éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis
emporté mais stupide ; il faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu'il y
a d'étonnant est que j'ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la
finesse même pourvu qu'on m'attende : Je fais d'excellents impromptus à loisir ;
mais sur le temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. je ferais une fort
jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux
échecs. Quand je lus le trait d'un duc de Savoie qui se retourna faisant route
pour crier : à votre gorge, marchand de Paris, je dis :
"me voilà."
Cette lenteur de penser,
jointe à cette vivacité de sentir, je ne l'ai pas seulement dans la conversation, je
l'ai même seul et quand je travaille. Mes idées s'arrangent dans ma tête avec la plus
incroyable difficulté. Elles y circulent sourdement; elles y fermentent jusqu'à
m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations, et au milieu de toute cette
émotion je ne vois rien nettement ; je ne saurais écrire un seul mot, il faut que
j'attende. Insensiblement ce grand mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille ; chaque
chose vient se mettre à sa place, mais lentement et après une longue et confuse
agitation. [
]
De là vient
l'extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes manuscrits raturés, barbouillés,
mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu'ils m'ont coûtée. Il n'y en a pas un
qu'il ne m'ait fallu transcrire quatre ou cinq fois avant de le donner à la presse. Je
n'ai jamais pu rien faire la plume à la main vis-à-vis d'une table et de mon papier.
C'est à la promenade au milieu des rochers et des bois, c'est la nuit dans mon lit et
durant mes insomnies que j'écris dans mon cerveau, l'on peut juger avec quelle lenteur,
surtout pour un homme absolument dépourvu de mémoire verbale, et qui de la vie n'a pu
retenir six vers par cur. Il y a telle de mes périodes que j'ai tournée et
retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu'elle fût en état d'être mise sur le
papier. De là vient encore que je réussis mieux aux ouvrages qui demandent du travail,
qu'à ceux qui veulent être faits avec une certaine légèreté, comme les lettres :
genre dont je n'ai jamais pu prendre le ton, et dont l'occupation me met au supplice. Je
n'écris point de lettres sur les moindres sujets qui ne me coûtent des heures de
fatigue, ou, si je veux écrire de suite ce qui me vient, je ne sais ni commencer ni
finir, ma lettre est un long et confus verbiage ; à peine m'entend-on quand on la lit.
Non seulement les
idées me coûtent à rendre, elles me coûtent même à recevoir. J'ai étudié les
hommes et je me crois assez bon observateur. Cependant je ne sais rien voir de ce que je
vois ; je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n'ai de l'esprit que dans mes
souvenirs. De tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on fait, de tout ce qui se passe en ma
présence, je ne sens rien, je ne pénètre rien. Le signe extérieur est tout ce qui me
frappe. Mais ensuite tout cela me revient : je me rappelle le lieu, le temps, le ton, le
regard, le geste, la circonstance, rien ne m'échappe. Alors, sur ce qu'on a fait ou dit,
je trouve ce qu'on a pensé, et il est rare que je me trompe.
Si peu maître de
mon esprit, seul avec moi-même, quon juge de ce que je doit être dans la
conversation, où, pour parler à propos, il faut penser à la fois et sur-le-champ à
mille choses. La seule idée de tant de convenances, dont je suis sûr doublier au
moins quelquune, suffit pour mintimider. Je ne comprends pas même comment on
ose parler dans un cercle : car à chaque mot il faudrait passer en revue tous les
gens qui sont là ; il faudrait connaître tous leurs caractères, savoir leurs
histoires, pour être sûr de ne rien dire qui puisse offenser quelqu'un. Là-dessus, ceux
qui vivent dans le monde ont un grand avantage : sachant mieux ce quil faut
taire, ils sont plus sûrs de ce quils disent ; encore leur échappe-t-il
souvent des balourdises. Quon juge de celui qui tombe là des nues : il lui est
presque impossible de parler une minute impunément. Dans le tête-à-tête, il y a un
autre inconvénient que je trouve encore pire, la nécessité de parler toujours :
quand on vous parle il faut répondre, et si lon ne dit mot il faut relever la
conversation. Cette insupportable contrainte meût seule dégoûte de la société.
Je ne trouve point de gêne plus terrible que lobligation de parler sur-le-champ et
toujours. Je ne sais si ceci tient à ma mortelle aversion pour tout
assujettissement ; mais cest assez quil faille absolument sue je parle
pour que je dise une sottise infailliblement.
Ce quil y a de
plus fatal est quau lieu de savoir me taire quand je nai rien à dire,
cest alors que pour payer plus tôt ma dette, jai la fureur de vouloir parler.
Je me hâte de balbutier promptement des paroles sans idées, trop heureux quand elles ne
signifiaient rien du tout. En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement de
la montrer. Entre mille exemples que jen pourrais citer, jen prends un qui
nest pas de ma jeunesse, mais dun temps où, ayant vécu plusieurs années
dans le monde, jen aurais pris laisance et le ton, si la chose eût été
possible. Jétais un soir avec deux grandes dames et un homme quon peut
nommer ; cétait M. le duc de Gontaut. Il ny avait personne autre dans la
chambre, et je mefforçais de fournir quelques mots, Dieu sait quels ! à une
conversation entre quatre personnes, dont trois navaient pas assurément pas besoin
de mon supplément. La maîtresse de la maison se fit apporter un opiat dont elle prenais
tous les jours deux fois pour son estomac. Lautre dame, lui voyant faire la grimace,
dit en riant : Est-ce de lopiate de M. Tronchin ? Je ne crois
pas, répondit sur le même ton la première. Je crois quelle ne vaut guère
mieux , ajouta galamment le spirituel Rousseau. Tout le monde resta
interdit ; il néchappa ni le moindre mot ni le moindre sourire, et,
linstant daprès, la conversation pris un autre tour. Vis-à-vis dune
autre, la balourdise eût pu nêtre que plaisante ; mais adressée à une femme
trop aimable pour navoir pas un peu fait parler delle, et quassurément,
je navais pas dessein doffenser, elle était terrible ; et je crois que
les deux témoins, homme et femme, eurent bien de la peine à sabstenir
déclater. Voilà de ces traits desprit qui méchappent pour vouloir
parler sans avoir rien à dire. Joublierai difficilement celui-là ; car, outre
quil est par lui-même très mémorable, jai dans la tête quil a eu des
suites qui ne me le rappellent que trop souvent.
Je crois que voilà
de quoi faire assez comprendre comment, nétant pas un sot, jai cependant
souvent passé pour lêtre, même chez les gens en état de bien juger :
dautant plus malheureux que ma physionomie et mes yeux promettent davantage,
et que cette attente frustrée rend plus choquante aux autres ma stupidité. Ce détail,
quune occasion particulière a fait naître, nest pas inutile à ce qui doit
suivre. Il contient la clef de bien des choses extraordinaires quon ma vu
faire et quon attribue à une humeur sauvage que je nai point. Jaimerais
la société comme un autre, si je nétais sûr de my montrer non seulement à
mon désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que jai pris
décrire et de me cacher est précisément celui qui me convenait.