LIVRE PREMIER
" Je n'avais pas encore assez de raison pour sentir combien les apparences me condamnaient, et pour me mettre à la place des autres. je me tenais à la mienne, et tout ce que je sentais, c'était la rigueur d'un châtiment effroyable pour un crime que je n'avais pas commis. La douleur du corps,
quoique vive, m'était peu sensible; je ne sentais que l'indignation, la rage, le désespoir. Mon cousin, dans un cas à peu près semblable, et qu'on avait puni d'une faute involontaire comme d'un acte prémédité, se mettait en fureur à mon exemple, et se montait, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même lit nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions, et quand nos jeunes coeurs un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force : carnifex (1) ! carnifex! carnifex!
Là fut le terme de la sérénité de ma vie enfantine. Dès ce moment je cessai de jouir d'un bonheur
pur, et je sens aujourd'hui même que le souvenir des charmes de mon enfance s'arrête
là. Nous restâmes encore à Bossey quelques mois. Nous y fûmes comme on nous
représente le premier homme encore dans le paradis terrestre, mais ayant cessé d'en
jouir : c'était en apparence la même situation, et en effet une tout autre manière
d'être.