Livre I
" J’étudiais un jour seul ma leçon dans la chambre contiguë à la cuisine.
La servante avait mis sécher à la plaque les peignes de Mlle Lambercier. Quand
elle revint les prendre, il sen trouva un dont tout un côté de dents était
brisé. A qui sen prendre de ce dégât ? personne autre que moi nétait
entré dans la chambre. On minterroge : je nie davoir touché au peigne.
M. et Mlle Lambercier se réunissent, mexhortent, me pressent, me menacent ; je
persiste avec opiniâtreté ; mais la conviction était trop forte, elle
lemporta sur toutes mes protestations, quoique ce fût la première fois quon
meût trouvé tant daudace à mentir. La chose fut prise au sérieux ;
elle méritait de lêtre. La méchanceté, le mensonge lobstination parurent
également dignes de punition ; mais pour le coup ce ne fut pas par Mlle
Lambercier quelle me fut infligée. On écrivit à mon oncle Bernard ; il vint.
Mon pauvre cousin était chargé dun autre délit, non moins grave : nous
fûmes enveloppés dans la même exécution. Elle fut terrible. Quand, cherchant le
remède dans le mal même, on eût voulu pour jamais amortir mes sens dépravés, on
naurait pu mieux sy prendre. Ainsi me laissèrent-ils en repos pour longtemps.
On ne put marracher laveu quon exigeait.
Repris à plusieurs fois et mis dans léclat le plus affreux, je fus inébranlable.
Jaurais souffert la mort, et jy serais résolu. Il fallut que la force même
cédât au diabolique entêtement dun enfant, car on nappela pas autrement ma
constance. Enfin, je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.
Il y a maintenant
près de cinquante ans de cette aventure, et je nai pas peur dêtre
aujourdhui puni derechef pour le même fait ; et bien, je déclare à la face
du Ciel que jen étais innocent, que je navais ni cassé, ni touché le
peigne, que je ny avait pas même songé. Quon ne me demande pas comment ce
dégât se fit : je lignore et ne puis le comprendre ; ce que je sais
très certainement, cest que jen étais innocent.
Quon se figure un caractère timide et docile dans la vie
ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions, un enfant toujours gouverné
par la voix de la raison, toujours traité avec douceur, équité, complaisance, et qui
navait pas même lidée de linjustice, et qui, pour la première fois,
en éprouve une si terrible de la part précisément des gens quil chérit et
quil respecte le plus : quel renversement didées ! quel désordre
de sentiments ! quel bouleversement dans son cur, dans sa cervelle, dans
tout son petit être intelligent et moral ! Je dis quon simagine tout
cela, sil est possible, car pour moi, je ne me sens pas capable de démêler, de
suivre la moindre trace de ce qui se passait alors en moi.
Je navais pas encore assez de raison pour sentir combien
les apparences me condamnaient, et pour me mettre à la place des autres. Je me tenais à
la mienne, et tout ce que je sentais, cétait la rigueur dun châtiment
effroyable pour un crime que je navais pas commis. La douleur du corps, quoique
vive, métait peu sensible ; je ne sentais que lindignation, la rage, le
désespoir. Mon cousin, dans un cas un cas à peu près semblable, et quon avait
puni dune faute involontaire comme dun acte prémédité, se mettait en fureur
à mon exemple et se montait, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même
lit, nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions, et quand nos
quand nos jeunes curs un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous
nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute
notre force : Carnifex ! carnifex !
carnifex !
Je sens en écrivant ceci que mon pouls sélève
encore ; ces moments me seront toujours présents quand je vivrais cent mille ans. Ce
premier sentiment de la violence et de linjustice est resté si profondément gravé
dans mon âme, que toutes les idées qui sy rapportent me rendent ma première
émotion, et ce sentiment relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en
lui-même, et sest tellement détaché de tout intérêt personnel, que mon
cur senflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, quel
quen soit lobjet et en quelque lieu quelle se commette, comme si
leffet en retombait sur moi. Quand je lis les cruautés dun tyran féroce, les
subtils noirceurs dun fourbe de prêtre, je partirais volontiers pour aller
poignarder ces misérables, dussé-je cent fois y périr. Je me suis souvent mis en nage
à poursuivre à la course ou à coups de pierres un coq, une vache, un chien, un animal
que jen voyais tourmenter un autre, uniquement parce quil se sentait le plus
fort. Ce mouvement peut mêtre naturel, et je crois quil lest ;
mais le souvenir profond de la première injustice que jai soufferte y fut longtemps
et trop fortement lié pour ne lavoir pas beaucoup renforcé.
Là fut le terme de
la sérénité de ma vie enfantine. Dès ce moment je cessai de jouir dun bonheur
pur, et je sens aujourdhui même que le souvenir des charmes de mon enfance
sarrête là. Nous restâmes encore à Bossey quelques mois. Nous y fûmes comme on
nous représente le premier homme encore dans le paradis terrestre, mais ayant cessé
den jouir : cétait en apparence la même situation, et en effet une
toute autre manière dêtre. Lattachement, le respect, lintimité, la
confiance, ne liaient plus les élèves à leurs guides ; nous les regardions plus
comme des dieux qui lisaient dans nos curs : nous étions moins honteux de mal
faire et plus craintifs dêtre accusés : nous commencions à nous cacher, à
nous mutiner, à mentir. Tous les vices de notre âge corrompaient notre innocence et
enlaidissaient nos jeux. La campagne même perdit à nos yeux cet attrait de douceur et de
simplicité qui va au cur : elle nous semblait déserte et sombre ; elle
sétait comme couverte dun voile qui nous en cachait les beautés.