Texte :



   "   - Quand vous avez supporté quelque temps ce rude contact avec le peuple, comme l’esprit de charité  et d’enseignement n’est pas réellement en vous, comme vous êtes tourmentés d’idées purement politiques et nullement morales, vous vous dégoûtez et vous retirez de nous en disant : « j’ai vu le peuple, il est féroce, il est abruti, il en a pour des siècles avant d’être propre à se gouverner lui-même. Prenons garde au peuple, mes amis, n’allons pas trop vite. Le peuple est derrière nous, prêt à nous déborder. Malheur à nous si nous lâchons la bête enragée… »
   - Nous ne disons pas cela ! s’écria Achille.
   - Vous le dites ; vous ne pouvez pas vous empêcher de l’écrire ou de le publier ; vos journaux sont pleins de protestations de vos avocats et de vos orateurs qui nous renient et nous méprisent. Croyez-vous donc que nous ne les lisons pas, vos journaux ? « Le peuple, dites-vous, ce n’est pas cette vile populace qui hurle dans les attroupements, qui demande le sang et le pillage, qui mendie, un bâton à la main, prête à arracher la vie à quiconque ne livre pas sa bourse. Le peuple, c’est la partie saine de la population, qui gagne honnêtement sa vie, qui respecte les droits acquis, cherchant à mériter les mêmes droits, non par la violence et l’anarchie, mais par la persévérance au travail, l’aptitude à s’instruire et le respect aux lois du pays. » Voilà comme vous définissez le peuple, comme vous endossez sa livrée des dimanches pour vous présenter devant les tribunaux, devant les chambres, et devant tous ceux qui ont le moyen de s’abonner à vos feuilles. Mais l’habit grossier que porte le travailleur dans la semaine, mais ses plaies horribles, ses maladies honteuses et sa vermine ; mais ses indignations profondes quand la misère le réduit aux abois, mais ses trop justes menaces quand il se voit oublié et foulé ; mais ses délires affreux lorsque le regret de la veille et l’effroi du lendemain le force à boire, comme a dit un de vos poètes, l’oubli des douleurs ; mais de tout ce qu’il y a de rage, de désordre et d’oubli de soi-même dans le fait de la misère, vous vous en lavez les mains ; vous ne connaissez pas cela ; vous rougiriez de le justifier ; vous dites : « Ceux-là sont nos ennemis aussi ; ils sont l’épouvante et l’opprobre de la société. » Et pourtant ceux-là aussi, c’est le peuple ! Effacez ses souillures, remédiez à ses maux, et vous verrez bien que ce vil troupeau est sorti des entrailles de Dieu tout aussi bien que vous. C’est en vain que vous voulez faire des distinctions et des catégories ; il n’y a pas deux peuples, il n’y en a qu’un. Celui qui travaille dans vos maisons, souriant, tranquille et bien vêtu, est le même qui rugit à vos portes, irrité, sombres et couvert de haillons. La seule différence, c’est que vous avez donné de l’ouvrage et du pain aux uns, et que vous n’avez rien donné aux autres.    "  
                                                     George Sand, Le Compagnon du Tour de France (1840)