ACTE II, Scène 8
ORESTE
Je suis libre, Électre; la liberté a fondu sur moi comme la foudre.
ÉLECTRE
Libre ? Moi, je ne me sens pas libre. Peux-tu faire que tout ceci n'a-t pas été ? Quelque Chose est arrivé que nous ne sommes plus libres de défaire. Peux-tu empêcher que nous soyons pour toujours les assassins de notre mère ?
ORESTE
Crois-tu que je voudrais l'empêcher ?J'ai fait mon acte, Électre, et cet acte était bon. Je le porterai sur mes épaules comme un passeur d'eau porte les voyageurs, je le ferai passer sur l'autre rive et j'en rendrai compte. Et plus il sera lourd à porter, plus je me réjouirait, car ma liberté, c'est lui. Hier encore, Je marchais au hasard sur la terre, et des milliers de chemins fuyaient sous mes pas, car ils appartenaient à d'autres. Je les ai tous empruntés, celui des haleurs, qui court au long de la rivière, et le sentier du muletier et la route pavée des conducteurs de chars ; mais aucun n'était à moi. Aujourd'hui, il n'y en a plus qu' un, et Dieu sait où il mène : mais c'est mon chemin. Qu'as-tu ?
ÉLECTRE
Je ne peux plus te voir ! Ces lampes n'éclairent pas. J'entends ta voix, mais elle me fait mal, elle me coupe comme un couteau. Est-ce qu'il fera toujours aussi noir, désormais, même le jour ? Oreste ! Les voilà !
ORESTE
Qui ?
ÉLECTRE
Les voilà ! D'où viennent-elles ? Elles pendent du plafond comme des grappes de raisins noirs, et ce sont elles qui noircissent les murs ; elles se glissent entre les lumières et mes yeux, et ce sont leurs ombres qui me dérobent ton visage.
ORESTE
Les mouches...
ÉLECTRE
Écoute !... Ecoute le bruit de leurs ailes, pareil au ronflement d'une forge. Elles nous entourent, Oreste. Elles nous guettent ; tout à l'heure elles s'abattront sur nous, et je sentirai mille pattes gluantes sur mon corps.
Où fuir, Oreste ? Elles enflent, elles enflent, les voilà grosses comme des abeilles, elles nous suivront partout en épais tourbillons. Horreur ! Je vois leurs yeux, leurs millions d'yeux qui nous regardent.
ORESTE
Que nous importent les mouches ?
ÉLECTRE
Ce sont les Érinyes, Oreste, les déesses du remords.