Cette autobiographie de Stendhal
s'ouvre par l'évocation d' une promenade sur le mont Janicule à Rome. L' auteur date de
cette journée la première manifestation de son envie d' écrire sa vie.
" Je me suis assis sur les marches
de San-Pietro et là j'ai rêvé une heure ou deux à cette idée : Je vais avoir
cinquante ans, il serait bien temps de me connaître.
Qu'ai-je été, que suis-je, en vérité je serais bien embarrassé de le
dire. [
]
Enfin je ne suis descendu du Janicule
que lorsque la légère brume du soir est venue m'avertir que bientôt je serais saisi par
le froid subit et fort désagréable et malsain qui en ce pays suit immédiatement le
coucher du soleil. Je me suis hâté de
rentrer au Palazzo Conti (Piazza Minerva), j'étais harassé. J'étais en pantalon de...
blanc anglais, j'ai écrit sur la ceinture en dedans : 16 octobre 1832, je vais avoir la
cinquantaine, ainsi abrégé pour n' être pas compris : J. vaisa voir la 5.
Le soir en rentrant assez ennuyé de la soirée de l'ambassadeur je me suis dit :
je devrais écrire ma vie, je saurai peut-être enfin, quand cela sera fini dans deux ou
trois ans, ce que j'ai été, gai ou triste, homme d'esprit ou sot, homme de courage ou
peureux, et enfin au total heureux ou malheureux, je pourrai faire lire ce manuscrit à di
Fiori.
Cette idée me sourit. Oui, mais cette
effroyable quantité de Je et de Moi ! Il y a de quoi donner de l'humeur au lecteur le
plus bénévole. Je et Moi, ce
serait, au talent près, comme M. de Chateaubriand, ce roi des égotistes.
De je mis avec moi tu fais la récidive... (4)
Je me dis ce vers à chaque fois que je
lis une de ses pages.
On pourrait écrire, il est vrai, en se
servant de la troisième personne, il fit, il
dit. Oui, mais comment rendre compte des
mouvements intérieurs de l'âme? c'est là-dessus surtout que j'aimerais consulter di
Fiori.
Je ne continue que le 23 novembre 1835. La
même idée d'écrire my life m'est venue
dernièrement pendant mon voyage de Ravenne; à vrai dire, je l'ai eue bien des fois
depuis 1832, mais toujours j'ai été découragé par cette effroyable difficulté des Je et des Moi,
qui fera prendre l'auteur en grippe, je ne me sens pas le talent pour la tourner. A vrai dire, je ne suis rien moins que sûr
d'avoir quelque talent pour me faire lire. Je
trouve quelquefois beaucoup de plaisir à écrire, voilà tout.
(4) Parodie
du vers Des femmes saventes Molière II, 6