Extrait 1
Emile Zola (1840-1902)
Germinal
" Il leva un bras dans un geste lent , il commenca ; mais sa voix ne grondait plus, il avait prit un ton froid d'un simple mandataire du peuple qui rend ses comptes. Enfin, il placait le discours que le comissaire de police lui avait coupé au bon joyeux ; et il débutait par un historique rapide de la grève, en affectant l'éloquence scientifique : des faits, rien que des faits. D'abord il dit sa répugnance contre la grève : les mineurs ne l'avaient pas voulue, c'était la Direction qui les avait provoqués, avec son nouveau tarif de boisage. Puis, il rappela la première démarche des délégués chez le directeur, la mauvaise foi de la Régie, et plus tard, lors de la seconde démarche, sa concession tardive, les dix centimes qu'elle rendait, après avoir taché de les voler. Maintenant, on en était là, il établissait par des chiffres le vide de la caisse de prévoyance, indiquait l'emploi des secours envoyés, excusait en quelques phrases l'Internationale, Pluchart et les autres, de ne pouvoir faire davantage pour eux, au milieu des soucis de leurs conquête du monde. Donc la situation s'aggravait de jour en jour, la Compagnie renvoyait les livrets et menacait d'embaucher des ouvriers en Belgique ; en outre, elle intimidait les faibles, elle avit décidé un certains nombres de mineurs à redescendre. Il gardait sa voix monotone comme pour insister sur ces mauvaises nouvelles, il disait la faim victorieuse, l'espoir mort, la lutte arrivée aux fièvres dernières du courage. Et brusquement, sans oser le ton.
"C'est dans ces circonstances, camarades, que vous devez prendre une décision pour ce soir. Voulez-vous la continuation de la grêve ? et, en ce cas, que comptez vous faire pour triompher de la Compagnie ?"
Un silence profond tomba du ciel étoilé. La foule, qu'on ne voyait pas, se taisait dans la nuit, sous cette parole qui lui étouffait le cur ; et l'on n'entendait que son souffle desepéré, au travers des arbres.
Mais Etienne, déjà, continuait d'une voix changée. Ce n'était plus le secrétaire de l'association qui parlai, c'était le chef de la bande, l'apôtre apportant la vérité. Est-ce qu'il se trouvait des lâches pour manquer à leur parole ? Quoi! depuis un mois, on aurait souffert unutilement, on retournerait aux forge, la tête basse, et l'éternelle misère recommencerait ! Ne valait-il mieux pas mourir tout de suite, en essayant de détruire cette tyrannie du capital qui affamait le travailleur ? Toujours se soumettre devant la faim jusqu'au moment où la faim, de nouveau, jetait les plus calmes à la révolte, n'était-ce pas un jeu stupide qui ne pouvait durer davantage ? Et il montrait les mineurs exploités, supportant à eux seuls les désastres des crises, réduits à ne plus manger, dès que kes necessités de la concurrence abaissaient le prix de revient. Non ! Le tarif de boisage n'était pas acceptable, il n'y avait qu'une économie déguisée, on voulait voler à chaque homme une heure de son travails par jour. C'était trop cette fois, le temps venait où les misérables, poussés à bout, feraitn justice.
Il resta les bras en l'air.
La foule, à ce mot de justice , secouée d'un grand frisson, éclata en applaudissements, qui roulaientavec un bruit de feuilles sèches. Des voix criaient :
"Justice! Il est temps, justice !"
Peu à peu, Etienne s'échauffait. Il n'avait pas l'abondance facile et et coulante de Rasseneur. Les mots lui manquaient souvent, il devait torturer sa phrase, il en sortait par un effort qu'il appuyait d'un coup d'épaule. Seulement, à ces heurts continuels, il rencontrait des images d'une énergie familière, qui empoignaient son auditoire ; tandis que ses gestes d'ouvrier au chantier, ses coudes rentrés, puis détendus et lançant les poings en avant, sa machoire brusquement avancée, comme pour mordre, avaient eux aussi une action extraordinaire sur les camarades. Tous le disaient, il n'était pas grand, mais il se faisait écouter.
"Le salariat est une forme nouvelle de l'esclavage, reprit-il d'une voix plus vibrante. La mine doit être au mineur, comme la mer est au pêcheur, comme la terre est au paysan Entendez-vous ! la mine vous appartient, à vous tous qui, depuis un siècle , l'avez payée de tant de sang et de misère !" ".